« Mais pourquoi donc raconter des histoires aux enfants dans un parcours éducatif ? »

Voici quelques pistes de réflexion tentant de répondre à la question :

  • Développer le plaisir de l’histoire entendue pour amener naturellement au plaisir de l’histoire lue ; rejoignant en cela une approche pédagogique que Daniel Pennac formula fort joliment dans son ouvrage « Comme un roman ».


  • Permettre aux enfants les plus culturellement démunis de s’ouvrir au monde, de découvrir différentes cultures, diverses façons de vivre, de voir et d’agir. D’autant qu’« il ne faudrait surtout pas faire l’erreur de croire que les thèmes culturels sont rebutants pour les plus défavorisés. Ce sont souvent ces histoires qui ont traversé les ages qui sont les plus proches des préoccupations internes de ces enfants, pourtant on ne peut plus démunis sur le plan culturel. »(1)


  • Donner des clefs de compréhension culturelle en racontant les histoires d’où sont tirées moult références que les enfants retrouveront dans la littérature, la poésie, la philosophie… Et ceci sous forme d’une « racontée » afin que « cet héritage parvienne oralement sur le mode de ce que Platon nomme des fables de nourrice, (…) en dehors de tout enseignement officiel, sans transition par les livres, pour constituer un bagage de conduites et de savoirs « hors texte » : depuis les règles de la bienséance pour le parler et pour l’agir, les bonnes mœurs…. »(2)


  • Faire face aux peurs d’apprendre de l’enfant par le travail sur l’inconscient que nous offrent les contes. Car l’on s’aperçoit que dans de nombreux cas le travail sur « l’outil intellectuel » ne suffit pas à sortir les enfants de l’échec devant l’apprentissage ; dans ces cas les difficultés proviennent souvent du comportement devant le fait d’apprendre et sont plutôt d’ordre psychologique. Les travaux de Serge Boimare nous éclairent alors sur des pistes de travail permettant « aux questions brûlantes et aux inquiétudes d’avoir droit de cité (…) figurées dans un registre symbolique, dans une métaphore qui les mettra en forme et les atténuera. » (1) et ceci afin de « donner une forme négociable par la pensée à ce qui habituellement la dérègle. »(1) . En effet, les contes « sont pleins de ces histoires qui ont traversé les ages, qui sont venues traduire, représenter, organiser les inquiétudes, les craintes de ceux qui nous ont devancés . » (1) Ainsi , nous pouvons offrir aux enfants « un scénario pour approcher leurs craintes, un filtre pour porter un regard sur leur monde intérieur ; alors le vécu persécuteur de la situation d’apprentissage s’atténue… »


  • Donner au jeune à penser les parcours des « héros » comme autant de références à son propre parcours et ainsi transmettre certaines valeurs qui nous semblent plus que jamais nécessaires : le courage, la dignité, le respect de la parole donnée, l’honnêteté, l’honneur d’assumer ses choix et ses actes… Et ainsi œuvrer dans le sens d’une certaine citoyenneté : « pour qu’il y ait cité, il faut que ses membres soient unis entre eux par les liens de la philia, d’une amitié qui les rend semblables et égaux (…) la philia consiste à rendre un groupe homogène, à l’unifier… »(3).

Notre propos est donc de développer des temps de « racontée mythologique » qui soient avant tout des temps de plaisirs et de curiosité, de véritable divertissement. Mais comme la sève se cache derrière l’écorce, derrière ce divertissement nous souhaitons mettre à disposition des enfants, adolescents et adultes une réelle démarche pédagogique et culturelle. Créer un temps ou le plaisir d’entendre des histoires apparemment farfelues se conjugue avec le plaisir d’apprendre, de s’interroger, de créer des liens, … de penser. Nous pourrons envisager dans un second temps d’amener les enfants à devenir eux-mêmes raconteurs d’histoire, et ainsi aborder d’autres axes de travail :

  • Développer le plaisir de créer, dénouer les blocages de l’expression, faire jaillir cette libération par la créativité (résilience) : « par cette résistance, le blessé devient un créateur utile à ses proches »(4)


  • Amener l’enfant à être conscient de ses capacités créatrices et fier de ce qu’il aura accompli. Et par là même, développer la conscience que « la culture créative est un liant social qui donne espoir aux épreuves de l’existence, (…) tous les enfants sont créateurs afin d’incorporer leur milieu et de le faire évoluer. Tous les enfants qui souffrent sont contraints à la créativité (…) ce qu’ils ont réussi à transformer en hymne à la joie, c’est la cacophonie du désespoir… »(4)

______________________ 

  1. « L’enfant et la peur d’apprendre » de Serge Boimare, ed. Dunod
  2. « L’univers, les dieux, les hommes » de Jean Pierre Vernant , Points
  3. « Entre mythe et politique » de J.P. Vernant , Points
  4. « Les vilains petits canards » de Boris Cyrulnik, ed. Odile Jacob
«  Comme un roman » de Daniel Pennac, en poche
« Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine » de Pierre Grimal, PUF
« Dionysos à ciel ouvert » de Marcel Detienne, Pluriel
« Les ruses de l’intelligence , la métis chez les grecques» J.P. Vernant et M. Detienne, Flammarion
« Jeu et théorie du duende » de F.G. Lorca, Sables
« Mythologie grecque » de François Brunel, Seuil
« L’oiseau philosophie » de Duhemme et Deleuze
« Ulysse suivi de Persée, petite conférence sur la Grèce » de J.P. Vernant, Bayard
ainsi que des dizaines d’heures d’émissions de France Culture disponibles sur le web avec J.P.Vernant, Marcel Detienne, Pierre Vidal Naquet et bien d’autres.

 

Comments are closed.